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Des récits de papier aux récits 2.0





Fendre le banal


par Jean-François Laé
le 7 novembre 2020

Fendre le banal

Une fois par semaine je vais au tribunal de Paris. Je prends des notes et je me dis que le banal est explosif si l’on y prête attention. Le banal, ce qui ne se voit pas dit l’ami Perec. L’insignifiant, si vous y prêtez du temps, se déchire lentement à la vue. L’insignifiant se tient là où il n’y a pas de discours, retiré sous l’herbe. Ce voyage s’arrête au 30 octobre pour la raison que vous savez.

1- Tribunal de Paris, 6eme étage, audience 611. Quatre affaires, quatre réputations mises à mal, cinq malheurs très pénibles. La première, deux hommes s’insultent régulièrement depuis des années dans le hall de leur immeuble. Cette fois c’est un violent coup de U de vélo dans le nez. De dos, on croirait des anges ! Puis une jeune femme accusée d’un vol de trois mille euros dans le portefeuille du chirurgien pour qui elle travaille, il avait discrètement posé une caméra dans son bureau... Preuve non admise par le tribunal, ouf ! La rumeur sur la petite voleuse s’éteint. Puis un policier en civil qui dit s’être fait traité de "sac à merde" par un gilet jaune qui venait de le surprendre au sein des manifestants. - "Sac à merde ?", c’est lui qui a proféré cette insulte ! Ce n’est pas dans mon langage". Un couple, monsieur donne un violent coup de poing à Madame, ils se séparent, plainte, trois mois après retrait de plainte, ils sont ensemble, le magistrat leur explique qu’au pénal, on ne peut pas l’effacer. Pleurs ! Nous sortons sous la pluie froide. On se planque au PMU. Le fil commun de ces conflits ? L’insulte proférée, retirée, ajoutée, inversée. Des mots interdits ; une atteinte à l’intégrité morale du sujet ; du tous les jours où surgit la fragilité de la face ( E. Goffman).

2- C’est Ulysse un colosse qui nous tourne le dos. Le président de l’audience lui demande s’il reconnaît avoir volé ces 15 euros, 2 billets de 5 et 1 billet de 10. - Non . -Des témoins vous ont vu. Vous avez arraché les sous de la main de Madame Dampierre. Puis la police vous a cherché dans le train à St Lazare. Je vous ai lu le rapport. - Non ils disent faux. - On vous a reconnu à votre chemisette bleue. On vous a fouillé. On a trouvé 3 billets de 5. - Ah vous voyez ! Ce n’est pas deux billets de 5 ! Le rapport est faux. On ne peut pas dire tout l’un, tout l’autre. Le procureur ne sait quoi dire. Le président regarde ses chaussures. Délibéré en 2 mn. Relaxe, manque de preuves. Ulysse : Et on me rend mes euros quand ? - Il faut aller porte 333, là un papier à remplir. Et vous reviendrez dans 15 jours pour la restitution. - Mais j’habite à deux heures d’ici. Le colosse se lève, se moquant, fait des marionnettes avec ses mains en regardant le Président de l’audience du tribunal. On se fout de lui ? Il veut récupérer ses 15 euros, mais il ne va pas dépenser 20 euros de train pour ça. Dans les couloirs, les marionnettes jouent toujours. Dans les après audiences, d’autres scènes se jouent, d’autres versions des récits.

3- Sortie brutale de l’audience. Elle éclate en sanglots, furieuse et triste. Je lui dis que je ne comprends pas ce qui vient de se passer. Elle me regarde droit dans les yeux : « j’ai pas volé ». - Ils filment dans les magasins, mais là vraiment, je sais bien qu’ils filment, j’suis pas idiote ! Elle sort son téléphone portable, comme pendant l’audience, et me le met sous le nez. - Vous voyez, c’est ma facture de parfum. Je ne l’avais pas quand les gendarmes sont venus me mettre en garde à vue. Trois heures incroyables. Et ils ne me croyaient pas ! Sauvages, c’est des sauvages ! - Vous faites quoi dans la vie ? - Je suis aide soignante dans un EPAHD, comme si j’avais pas autre chose à faire que de voler. Et ma fille était seule pendant ce temps là. Personne à la maison. Hoquet et spasme, elle ne peut plus respirer de colère. - Quelle honte, faut que je rentre. La relaxe ne lui suffit vraiment pas. La présidente du tribunal lui à présenté « ses excuses », et elle a susurré : « bien que cela soit pas dans les mœurs du tribunal ». J’ai aimé cette excuse, pour une fois, en sens inverse. Cela confirme l’existence de deux faces, sur l’une la justice relaxe, sur l’autre, la présidente s’excuse, au nom des personnes présentes, et en crochetant les mœurs du tribunal. Durant les délibérés dans les coulisses, il y a fort à parier que d’autres récits se répandent, là aussi. On comprend mieux l’idée de « couches de récits », de sphères d’interprétations.

4- Je suis vieille, je l’élève toute seule, il n’ y a pas de conflit à la base, et il a eu un parcours difficile. – Mais madame, vous êtes la victime ! Vous avez porté plainte parce qu’il vous a frappé, des traces au visage, des hématomes aux bras ! 8 jours d’ ITT ! - Je suis consciente, mais ça fait 6 mois déjà. Son père n’a jamais été là. Je prends des anticoagulants c’est peut-être pour ça les bleus. - On vous a protégé par une interdiction d’accès de votre fils à votre domicile, maintenant il doit continuer ses traitements médicaux. - C’est qu’au commissariat, j’ai pas compris la plainte. Je savais pas que… euh… Sa vie est si difficile ! - Le tribunal n’est pas là pour entendre la voix d’une mère mais celle d’une victime de coups, de violences répétées, de terribles menaces. Vous êtes victime de votre fils. - Je oui... je non … je suis sa mère adoptive. - Madame vous savez quel âge a votre fils adoptif ? - Oui oui 42 ans. - Vous pouvez vous asseoir, nous allons l’entendre. La mère se retourne, fait trois pas arrière tête baissée, virevolte en zigzag, se trompe de rang, et au lieu de rejoindre le banc des plaignants, va s’asseoir sur le banc des accusés, sur les genoux de son fils qu’elle évite au dernier moment. C’est la seconde la plus importante, une aimantation agit à plein. Quel que soit le lieu, le fils fait ce qu’il veut de sa mère. Combien de fois avons nous vu cette scène !

5- Les trois valises sont dans l’appartement... La serrure a été changée. Les deux frères tournent dans le quartier depuis une semaine en attendant de les récupérer. Puis sont rejoints par des amis, comme eux chauffeurs Uber. L’immeuble se plaignait du barouf nocturne, Adama le cousin hébergeur leur a dit stop. La main courante au commissariat n’avait pas suffit. Quatre mois de dispute, c’est trop. En face, au kebab c’est le guet. Comment sortir les valises ? - Où est-ce que vous avez pris un couteau pour lui mettre dans le ventre demande la Présidente ? Adama explique les obligations entre cousins venant de Dakar, le secours contraint, ses enfants inquiets, sa réputation à Saint Ouen. - Oui mais le couteau ? - C’est qu’il faut fournir les vêtements, le savon, le riz et tout et tout et tout ! - Alors vous avez pris un couteau - Madame, ils ne voulaient pas me laisser sortir du Kebab, j’étais pris en otage, ils commençaient à me frapper. A terre, un coutelas, ils faisaient barrage, je voulais sortir. Le procureur soutient du bout des lèvres une éventuelle légitime défense. Jugement : coupable. Mais exempté de peine. La parenté oblige à héberger. C’est une solide forteresse qui protège, parfois tue. Combien de fois une valise a été tenue en otage ou en monnaie d’échange ? Et si on demandait à les ouvrir, à en décrire le contenu ?